Avec sa salopette bleue, sa casquette rouge et son épaisse moustache, Mario est reconnaissable en une fraction de seconde. Depuis plus de quarante ans, le personnage accompagne les transformations du jeu vidéo, des premières bornes d’arcade aux consoles modernes. Il a traversé les générations sans perdre sa popularité et s’est imposé bien au-delà du cercle des joueurs. Dessins animés, jouets, parcs d’attractions, produits dérivés et films ont fait de lui l’une des figures les plus célèbres de la culture populaire.

Pourtant, Mario n’est pas né avec l’ambition de devenir une vedette mondiale. À l’origine, il n’était qu’un petit personnage composé de quelques pixels, créé pour répondre aux contraintes techniques d’un jeu d’arcade. Son histoire est aussi celle de Nintendo, entreprise japonaise qui a su transformer une création très simple en un univers extraordinairement riche. De Donkey Kong à Super Mario Bros., puis de la 2D à la 3D, chaque grande aventure du plombier a accompagné une nouvelle manière de jouer.

Avant Mario : Nintendo se lance à la conquête des salles d’arcade

Au début des années 1980, Nintendo est encore loin d’occuper la place qu’on lui connaît aujourd’hui. Fondée à Kyoto en 1889 et d’abord spécialisée dans les cartes à jouer, l’entreprise s’intéresse désormais aux jeux électroniques et cherche à s’implanter sur le marché américain de l’arcade.

L’un de ses jeux, Radar Scope, ne rencontre toutefois pas le succès espéré aux États-Unis. Nintendo dispose alors de nombreuses bornes invendues et doit trouver rapidement une solution pour les réutiliser. Le président de l’entreprise, Hiroshi Yamauchi, confie la conception d’un nouveau jeu à un jeune employé encore peu connu : Shigeru Miyamoto.

Miyamoto souhaite initialement travailler avec les personnages de Popeye. Faute d’obtenir les droits nécessaires, il imagine son propre trio : un gorille, une jeune femme en détresse et un héros chargé de la secourir. C’est ainsi que naît Donkey Kong, commercialisé en 1981. Le jeu obtient un succès considérable et donne à Nintendo une place nouvelle dans l’industrie. Il marque surtout la première apparition de celui que le public appellera bientôt Mario.

Jumpman, le premier visage de Mario

Dans Donkey Kong, le héros ne porte pas encore officiellement le nom de Mario. Il est généralement désigné sous celui de Jumpman, en référence à sa capacité principale : sauter par-dessus les obstacles. Le personnage doit gravir une succession de plateformes, éviter les tonneaux lancés par Donkey Kong et délivrer Pauline, alors simplement appelée « Lady ».

Son apparence résulte largement des limites graphiques de l’époque. Avec une résolution très faible, il est impossible de dessiner précisément un visage ou une chevelure. Miyamoto lui ajoute donc une moustache afin de rendre son nez plus visible, ainsi qu’une casquette pour éviter d’avoir à animer ses cheveux. La salopette permet de distinguer les mouvements de ses bras de ceux de son corps. Des choix dictés par la technique deviennent ainsi les signes distinctifs permanents du personnage.

Le nom de Mario lui aurait été attribué aux États-Unis, en référence à Mario Segale, propriétaire des locaux loués par Nintendo of America. Peu à peu, Jumpman disparaît au profit de cette nouvelle identité. Mario n’est cependant pas encore défini comme plombier. Dans Donkey Kong, son environnement de poutres et de chantiers le rapproche davantage d’un charpentier.

Mario Bros. : Luigi entre en scène

En 1983, Mario obtient enfin un jeu portant son nom : Mario Bros. Cette borne d’arcade marque une étape essentielle, car elle introduit Luigi, son frère vêtu de vert. Les deux personnages travaillent désormais comme plombiers dans les égouts de New York. Ils doivent éliminer des créatures surgissant des canalisations en frappant les plateformes par-dessous, puis en donnant un coup aux ennemis renversés.

Le jeu pose plusieurs fondations durables. Mario devient officiellement plombier, Luigi acquiert une existence propre et les tortues qui parcourent les égouts préfigurent les futurs Koopa. Mais le véritable bouleversement se produit deux ans plus tard avec l’arrivée de la console Famicom de Nintendo, commercialisée en Occident sous le nom de Nintendo Entertainment System, ou NES.

Super Mario Bros. révolutionne le jeu de plateformes

Sorti au Japon en 1985, Super Mario Bros. change à jamais le destin de Mario. Le jeu abandonne les tableaux fixes de l’arcade au profit de niveaux qui défilent horizontalement. Mario traverse le Royaume Champignon afin de délivrer la princesse Peach, capturée par Bowser, le roi des Koopas. Il court, saute sur ses ennemis, brise des blocs et découvre des passages secrets.

Le premier niveau, le fameux monde 1-1, est devenu un modèle de conception. Sans long tutoriel, il enseigne les règles par la disposition du décor. Le premier Goomba oblige à essayer le saut ; les blocs invitent à être frappés ; le champignon fait grandir Mario et les premiers tuyaux éveillent la curiosité. Le joueur comprend en jouant, souvent sans avoir besoin de lire la moindre instruction.

Le titre introduit également des éléments devenus indissociables de la série : les champignons, les fleurs de feu, les étoiles d’invincibilité, les pièces, les drapeaux de fin de niveau et la majorité des adversaires classiques. Sa musique composée par Koji Kondo contribue tout autant à son identité. Le thème principal est aujourd’hui reconnaissable dès ses premières notes.

Vendu avec de nombreuses NES, Super Mario Bros. touche un public immense et participe au succès mondial de la console. À une période où l’industrie américaine du jeu vidéo se relève difficilement de la crise de 1983, Nintendo contribue à restaurer la confiance du grand public. Mario devient alors le visage de ce renouveau.

Une formule qui évolue sans cesse

Nintendo aurait pu reproduire la même recette. L’entreprise fait au contraire de chaque épisode une occasion d’expérimenter. L’histoire de Super Mario Bros. 2 est révélatrice : jugeant la suite japonaise trop difficile pour l’Occident, Nintendo adapte Yume Kōjō: Doki Doki Panic avec Mario, Luigi, Peach et Toad. Cela explique pourquoi cet épisode diffère autant du premier.

En 1988, Super Mario Bros. 3 constitue une démonstration spectaculaire du potentiel de la NES. Le jeu introduit une carte du monde, des forteresses, des bateaux volants et de nombreuses transformations. La feuille permet à Mario d’arborer une apparence de raton laveur et de s’envoler après avoir pris son élan. Les niveaux multiplient les idées et les secrets, donnant le sentiment d’un voyage beaucoup plus vaste.

Avec Super Mario World, lancé au Japon en 1990 sur Super Famicom, puis sur Super Nintendo dans les autres régions, la série gagne encore en ampleur. Mario explore Dinosaur Land et rencontre Yoshi, petit dinosaure capable d’avaler des ennemis. Les sorties multiples, les niveaux cachés et les routes alternatives encouragent l’exploration. La cape offre quant à elle une grande liberté aérienne aux joueurs qui apprennent à la maîtriser.

Mario devient bien plus qu’un héros de plateformes

Nintendo installe aussi Mario dans une multitude de genres. Dr. Mario le transforme en médecin dans un jeu de réflexion. Super Mario Kart, paru en 1992, l’entraîne dans des courses où les objets peuvent tout renverser ; la série accompagne même le lancement de la Switch 2 avec Mario Kart World en 2025. Mario se met également au tennis, au golf ou au football, participe à des jeux de rôle et devient l’animateur d’un jeu de société virtuel avec Mario Party.

Super Mario 64 et la conquête de la troisième dimension

En 1996, Super Mario 64 ouvre une nouvelle période. Les jeux en trois dimensions existent déjà, mais celui-ci établit une référence décisive pour le déplacement dans un espace ouvert. Grâce au stick analogique de la Nintendo 64, Mario peut marcher, courir, avancer avec prudence et changer précisément de direction. Son répertoire de mouvements s’élargit : triple saut, saut mural, plongeon, attaque rodéo ou saut en longueur.

Le château de Peach sert de lieu central. En sautant dans des tableaux, Mario accède à différents mondes et y récupère des étoiles. Les joueurs ne suivent plus nécessairement un chemin unique : ils observent, choisissent un objectif et expérimentent. Malgré une caméra aujourd’hui datée, l’influence du jeu est immense. De nombreux titres reprendront son organisation et sa manière d’associer exploration et maîtrise des mouvements.

De l’île Delfino aux confins de l’univers

Sur GameCube, Super Mario Sunshine propose en 2002 une ambiance estivale originale. Équipé d’une pompe à eau, Mario nettoie l’île Delfino, attaque certains ennemis et peut planer brièvement. Sa maniabilité divise davantage les joueurs, mais son décor reste l’un des plus marquants de la saga.

En 2007, Super Mario Galaxy exploite les commandes gestuelles de la Wii et envoie Mario dans l’espace. Chaque planète possède sa propre gravité, permettant de courir sur des sphères, de bondir entre des astres et de jouer avec les notions de haut et de bas. Derrière son apparente fantaisie, le jeu renouvelle profondément la plateforme en trois dimensions. Son orchestration musicale, ses décors cosmiques et l’histoire mélancolique de Rosalina lui donnent une atmosphère particulière. Super Mario Galaxy 2, sorti en 2010, développe ces idées avec une concentration remarquable de nouvelles mécaniques.

Une liberté nouvelle avec Super Mario Odyssey

Après les expérimentations de Super Mario 3D Land et Super Mario 3D World, qui rapprochent les principes de la 2D et de la 3D, Super Mario Odyssey marque en 2017 le grand retour des vastes zones à explorer. Accompagné de Cappy, une créature prenant la forme de sa casquette, Mario peut « chapimorphoser » de nombreux personnages et objets. Il prend ainsi le contrôle d’un Goomba, d’un Bullet Bill, d’un tank ou même d’un dinosaure.

La ville de New Donk City, inspirée de New York, constitue un clin d’œil aux origines du personnage. Pauline y revient en tant que maire et interprète la chanson Jump Up, Super Star! lors d’une séquence célébrant toute l’histoire de Mario. Le plombier semble alors boucler la boucle : né sur une structure métallique face à Donkey Kong, il retrouve son premier univers au cœur d’une aventure résolument moderne.

Super Mario Bros. Wonder retrouve l’audace de la 2D

En 2023, Super Mario Bros. Wonder renouvelle profondément la formule horizontale. Son style graphique se montre plus expressif, avec des personnages qui réagissent au décor et des animations remplies de détails. Les fleurs parlent, Mario peut se transformer en éléphant et les effets Prodige bouleversent soudainement les niveaux.

Un tuyau peut se mettre à ramper, le décor s’incliner, les personnages flotter dans l’espace ou une séquence musicale envahir l’écran. L’intérêt ne vient plus seulement de la difficulté à atteindre le drapeau, mais de la surprise provoquée par chaque nouvelle idée. Le titre démontre qu’après près de quatre décennies, Nintendo peut encore faire évoluer la plateforme en 2D sans renier ses règles fondamentales.

Mario au cinéma : d’un échec devenu culte au triomphe mondial

La célébrité de Mario a rapidement suscité des adaptations. En 1993, le film en prises de vues réelles Super Mario Bros. propose une interprétation très libre, sombre et étrange de l’univers. L’accueil commercial et critique est mauvais. Avec le temps, le long métrage acquiert toutefois un statut de curiosité culte en raison de ses décors, de son ton singulier et de sa production mouvementée.

Nintendo se montre ensuite très prudent avec les adaptations de ses licences. Il faut attendre 2023 pour voir sortir Super Mario Bros. le film, réalisé par Aaron Horvath et Michael Jelenic et produit par Illumination en collaboration étroite avec Nintendo. Le film privilégie un univers fidèle aux jeux, rempli de références à la série principale, à Mario Kart et à Donkey Kong. Son immense succès commercial confirme que Mario n’est plus seulement une vedette du jeu vidéo, mais un personnage capable de rassembler un public mondial au cinéma.

Pourquoi Mario traverse-t-il aussi bien les générations ?

La longévité de Mario ne repose pas sur une histoire complexe. Le personnage parle peu, possède une personnalité volontairement simple et évolue dans des scénarios faciles à saisir. Cette relative neutralité permet à chaque joueur de se projeter dans l’aventure. Mario est moins un héros que l’on observe qu’un corps que l’on apprend à contrôler.

Sa force vient aussi de la cohérence de ses jeux. Sauter reste agréable, les objectifs sont lisibles et les premières minutes donnent rapidement envie d’essayer. Derrière cette accessibilité se cache pourtant une grande richesse. Les meilleurs épisodes peuvent être terminés par des enfants tout en offrant des défis redoutables, des secrets et des techniques avancées aux passionnés.

Nintendo sait enfin préserver les symboles de la série tout en modifiant régulièrement ses mécanismes. Les tuyaux verts, les blocs, les champignons et Bowser offrent des repères familiers. Autour d’eux, chaque épisode important introduit une idée forte : le vol dans Super Mario Bros. 3, Yoshi dans Super Mario World, la liberté en 3D dans Super Mario 64, les planètes de Galaxy, Cappy dans Odyssey ou les effets Prodige de Wonder.

Un personnage devenu patrimoine culturel

Mario a accompagné plusieurs générations de joueurs, mais son importance dépasse les ventes de consoles et de logiciels. Il a contribué à définir le langage du jeu de plateformes, à populariser le contrôle analogique en trois dimensions et à faire du jeu vidéo un loisir familial. Sa silhouette apparaît sur des vêtements, dans des compétitions, au cinéma et jusque dans les parcs à thème.

Son histoire illustre surtout la capacité du jeu vidéo à transformer une contrainte en une idée universelle. La moustache destinée à rendre un visage lisible sur quelques pixels, la casquette choisie pour éviter d’animer des cheveux et le saut imposé par un jeu d’arcade sont devenus les fondations d’une icône mondiale.

Plus de quarante ans après Donkey Kong, Mario continue de courir vers la droite, de bondir au-dessus du vide et de découvrir de nouveaux royaumes. Les technologies changent, les écrans deviennent plus précis et les univers plus vastes, mais le plaisir essentiel reste intact : prendre de l’élan, appuyer au bon moment et voir Mario s’envoler. C’est peut-être dans cette action élémentaire, comprise instantanément partout dans le monde, que réside le véritable secret de son éternelle jeunesse.